Grippe aviaire : gare à l'émergence de virus hautement pathogènes !

Les élevages de canard du Sud-Ouest sont soumis à un plan sans précédent pour endiguer la grippe aviaire.  Son origine : la mutation de certains virus, étudiée par les chercheurs de l'unité Interactions hôtes-agents pathogènes (IHAP) de l'INRA et de l'École nationale vétérinaire de Toulouse.

Les élevages de canard du Sud-Ouest sont soumis à un plan sans précédent pour endiguer la grippe aviaire.  Son origine : la mutation de certains virus, étudiée par les chercheurs de l'unité Interactions hôtes-agents pathogènes (IHAP) de l'INRA et de l'École nationale vétérinaire de Toulouse.

 

Elle est apparue dans une basse-cour de Dordogne le 24 novembre 2015. Depuis, la grippe aviaire (ou « influenza aviaire ») s'est répandue jusqu'à toucher 76 élevages de canards du grand Sud-Ouest1. C'est pourquoi les autorités sanitaires ont décrété un plan drastique : abattage des animaux contaminés, mise en place de périmètres de protection autour des élevages touchés et désinfection intégrale des installations. Et plus largement, dans tous les élevages du grand Sud-Ouest, une fois les derniers animaux gavés, il ne devra plus y avoir un seul canard pendant deux semaines, du 2 au 16 mai. Coût total estimé de ces mesures : 130 millions d’euros d’aides directes aux éleveurs et sans doute autant pour les professionnels de l’aval (abattoirs et conserveurs), sans compter des pertes induites qui feront gonfler la facture.
« Dans les élevages infectés, les canards sont peu ou pas malades. Il faut faire des analyses pour détecter le virus », souligne pourtant Jean-Luc Guérin, professeur à l'École nationale vétérinaire de Toulouse (ENVT) et chef de l'équipe Virologie de l'unité Interactions hôtes-agents pathogènes de l'INRA et de l'ENVT. Alors, pourquoi un tel déploiement de force ? Tout simplement pour éviter que la situation n'empire.

 

Les trois virus impliqués dans l'épidémie appartiennent aux sous-types H5N1, H5N2 et H5N9. Le nom du premier nous est familier. Il était impliqué dans la grippe aviaire qui s'est déclarée en Asie il y a 10 ans, avec des cas de transmission à l'homme. « Celui-ci est cependant très différent au plan génétique de son cousin asiatique, note Jean-Luc Guérin. En particulier, les analyses faites par l'ANSES2 n'ont pas détecté les marqueurs génétiques qui témoigneraient de sa capacité à franchir la barrière d’espèce vers les mammifères. »

 

En fait, ces trois virus sont probablement originaires d'Europe, où ils circulaient dans la population d'oiseaux sauvages et domestiques (canards, oies...) sans causer de dommages. À un moment donné, une mutation dans un gène (H5) leur a conféré un caractère hautement pathogène. Et si les canards restent peu affectés, d'autres animaux, comme les poules ou les pintades, pourraient être décimés par la maladie si elle continue à évoluer et devient capable d'infecter ces espèces. D'où le plan mis en oeuvre dans le Sud-Ouest pour l'empêcher de se propager.

 

Sur le terrain, Jean-Luc Guérin et les chercheurs de l'IHAP effectuent des prélèvements chez les animaux malades pour décrire finement le processus d'infection : symptômes, mode d'action des virus, dissémination dans le corps de l'animal,etc. Et dans les prochains mois, des infections contrôlées seront réalisées en laboratoire, en milieu confiné. Elles permettront d'établir un modèle d'infection : durée de la maladie, quantité de virus excrété par l'animal, étendue de la période de contagion... « Face à une émergence virale, nous avons par définition toujours un coup de retard, mais les données obtenues à partir de ces infections expérimentales permettrons de mieux anticiper des épidémies futures », explique Jean-Luc Guérin. L'objectif est aussi d'étudier le passage du caractère « faiblement » au « hautement » pathogène chez les virus pour mieux l'anticiper.

 

Enfin, les chercheurs de l'IHAP ont un rôle pédagogique auprès des professionnels de la filière. « Il est parfois difficile d'expliquer à des éleveurs qui ne voient aucun signe de maladie chez leurs canards qu'il faut les abattre, conclut Jean-Luc Guérin. Mais la plupart du temps, les arguments scientifiques sont efficaces pour convaincre. »

 

Jean-François Haït


2 Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail - http://www.anses.fr